Après Quand je serai grande, je serai Patrick Swayze, un premier seule en scène prometteur, Chloé Oliveres confirme une écriture singulière dotée d’un humour qui fait mouche et nous entraîne dans des profondeurs inattendues. Mon Côté Wertheimer [les mères poules ne font pas des mouettes] aborde aux rives de la psychogénéalogie, explorant l’héritage de la folie par l’intermédiaire de figures familiales féminines hautes en couleur.
Chloé Oliveres retrouve Papy, qui n’est pas son papy, mais le metteur en scène Alain Degois. Cet homme de théâtre n’a pas son pareil pour aider les artistes à accoucher de leur one (wo)man show et s’est déjà illustré auprès de nombreuses personnalités comiques, de Jamel Debbouze à Blanche Gardin. Il est l’homme de l’ombre et de la situation qui permet au spectacle de naître au plus près de la patte de celui ou celle qui le porte. Dans l’écriture, le ton, l’humeur, l’intention. Déjà présent sur le précédent, Quand je serai grande, je serai Patrick Swayze, il récidive sur ce deuxième opus qui s’inscrit assurément dans une veine identique, mais pousse le curseur encore plus loin. Chloé Oliveres, excellente comédienne, co-fondatrice du collectif féministe Les Filles de Simone, par ailleurs interprète chez Lorraine de Sagazan (dans L’Absence de Père et La Vie invisible), réitère dans le seule en scène funambule, sur la corde raide entre autobiographie et références culturelles, entre humour et émotion, entre prise de hauteur réflexive et introspection intime.
Après Dirty Dancing et la figure masculine désirable et fantasmée de Patrick Swayze, après le cinéma et cette accroche populaire franche par l’intermédiaire de ce film culte qui a bercé nos jeunesses envolées, après avoir fait le bilan de ses amours, Chloé Oliveres s’attache à ce qu’elle nomme son « côté Wertheimer », à savoir la branche familiale maternelle, jalonnée de femmes mélancoliques et internées (Victorine l’arrière-grand-mère), d’Alzheimer précoce (mamie Nitou) et d’une mère échappant aux diagnostics, mais pas piquée des vers. La prochaine sur la liste, c’est elle ; alors, Chloé s’inquiète. Cernée par la folie qui dégringole les générations, à l’affut des coïncidences qui font sens, Chloé Oliveres répond par l’enquête, et explore les différentes formes d’aliénation, de délire et de démence, par la lorgnette familiale, interrogeant sa mère pour mieux comprendre ses aïeules. C’est ce mouvement de recherche, ces va-et-vient entre entretiens et investigations en tous genres qu’elle retrace sur scène dans un spectacle aussi léger que grave, qui avance volontairement par à-coups et volte-face, épousant doutes et impasses, phases de découragement et d’exaltation.
Vêtue d’un ensemble blanc (débardeur moulant et pantalon bouffant), en mocassins argentés, sur fond de rideau immaculé ajouré, comme des lianes enchevêtrées figurant la toile d’araignée que constitue le labyrinthe psychogénéalogique ou la page blanche trouée qu’elle n’est pas, mais qui la reflète à l’instant zéro de son enquête, Chloé Oliveres trouve un rythme de jeu bien à elle, entre incarnations de personnages – inénarrable guide de Sainte-Anne qui brise allègrement le quatrième mur – et adresses au public. Sa langue est aussi simple et directe par instants qu’elle peut devenir stylisée à d’autres. Et quand elle campe sa mère, figure centrale qui nous amuse autant qu’elle nous tire les larmes, c’est du côté du clown qu’elle puise ses outils de jeu, une maman clown dépouillée, sans nez rouge, mais dessinée, aussi drôle que vulnérable, qui avance à petits pas, précédée de ses angoisses. Elle est le clou et le but de ce spectacle versatile et changeant, qui joue la carte de la girouette pour mieux nous mettre dans l’état d’esprit de celle qui ne sait plus où donner de la tête.
En ce sens, Chloé Oliveres fait des étincelles. Elle habite le plateau avec un mélange de naturel confondant et de virtuosité effacée, de sérieux et de drôlerie, bondissante et burlesque, intense et traversée, capable de varier les rythmes et les registres sans transition. Comme on saute du coq à l’âne, comme un cerveau en surchauffe, elle alterne le trivial et la littérature, cite Hamlet et La Mouette, Antonin Artaud et Virginia Woolf, s’appuie sur des essais sur le sujet et incarne la voix de ses ancêtres. Et dans ce maelstrom de références érudites et populaires, en grand écart entre les documentaires de Raymond Depardon et Vol au-dessus d’un nid de coucou, entre Starmania et Barbara, elle fait son propre chemin, interroge le destin éteint de femmes au foyer aux personnalités étouffées, le « syndrome de la ménagère » identifié par Betty Friedan, ces lignées de femmes asservies et conditionnées que l’on porte encore en nous aujourd’hui. Des états paroxystiques des symptômes hystériques à la dépression post-partum, de la bile noire d’un autre siècle aux affects borderline, Chloé Oliveres partage autant ses étapes de recherche que ses découvertes et son processus de rapprochement filial. Et si les problématiques relationnelles entre les mères et leurs filles étaient le fruit d’un contexte patriarcal dénaturant ? À la fin du spectacle, au bout du chemin, on regarde autrement cette scénographie minimaliste, ce rideau filandreux qui, comme Chloé Oliveres, tisse du lien malgré les détours et les errances, et comme les fêlées en tous genres, laisse filtrer la lumière.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
Mon Côté Wertheimer [les mères poules ne font pas des mouettes]
Texte et jeu Chloé Oliveres
Co-mise en scène et collaboration à l’écriture Papy
Scénographie Émilie Roy
Lumière Arnaud Le Dû
Costumes Sarah Dupont
Chorégraphie Jean-Marc HoolbecqProduction Little Bros.
Coréalisation Little Bros. ; Théâtre 13
Soutien compagnie des Scènes de Bréhat ; Ville de Marcoussis ; Merise de Trappes ; Ville de Champigny-sur-Marne ; CNMDurée : 1h20
Théâtre 13 / Glacière, Paris
du 8 au 24 janvier 2026L’Amérance, Cancale
le 30 janvierCentre Culturel Jean Vilar, Champigny-sur-Marne
le 6 févrierLa Halle ô Grains, Bayeux
le 6 marsThéâtre Saint-Gilles, Pornic
le 7 marsLa Merise, Trappes
le 29 marsThéâtre Le Quai, Troyes
le 2 avril



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