Événement théâtral de cette fin d’année, la reprise de La Cage aux folles version comédie musicale américaine, dirigée par Olivier Py, avec Laurent Lafitte en Zaza, déploie un sens du spectacle XXL qui embarque à son bord un plaidoyer pour la diversité des identités.
Prenez une œuvre mythique en France, La Cage aux folles, pièce créée en 1973 par Jean Poiret, et interprétée avec Michel Serrault, qui sera portée au cinéma par Édouard Molinaro en 1978. Transformez-la en version Broadway, créée par Harvey Fierstein pour le livret et Jerry Herman pour la musique, qui, en 1983, lui fait traverser l’Atlantique et en politise le propos à l’aube des années SIDA. Assaisonnez avec une star, Laurent Lafitte, ex-membre de la Comédie-Française qui, en 2024, déclarait quitter la vénérable institution pour acquérir la liberté d’interpréter une œuvre comme La Cage aux folles. Confiez le tout à Olivier Py, metteur en scène jamais avare de grands formats et d’extravagance, qui trouve au Théâtre du Châtelet qu’il dirige des moyens hors norme pour adapter et remonter la comédie musicale de Broadway. Et voilà que déboule, accompagné d’un plan média XXL, un spectacle de Noël qui en met plein la vue, tout en portant une dimension politique, fût-elle tout de même parfois menacée de s’effacer derrière le grand spectacle.
Immense escalier de cabaret, avec constellation d’encadrements d’ampoules façon music-hall, on se croirait au Lido, avec les « Cagelles », ces artistes transformistes en plumes et en strass qui en dévalent joyeusement les degrés, facétieux compagnons de scène d’Albin, plus connu sous son nom de star, Zaza (Laurent Lafitte), et employés de Georges (Damien Bigourdan), ferme et chaleureux directeur de La Cage aux folles, un cabaret de Saint-Tropez, et, par la même occasion, mari d’Albin, géniteur et père de Jean-Michel (Harold Simon), qui veut se marier avec Anne Dindon (Maë-Lingh Nguyen). Celle-ci est malheureusement la fille d’Édouard Dindon (Gilles Vajou), député du parti Tradition, Famille et Moralité, sorte d’Éric Ciotti en plus enrobé, réac genre bigot RN. Pour la présentation des familles, Jean-Michel veut donc évincer Albin, qui l’a pourtant élevé comme une mère, pour qu’avec sa génitrice largement défaillante, Georges reforme le temps d’un soir un couple standard. Albin le vit très mal. Le couple vacille. Tout finira bien, on le sait d’avance, mais la comédie se teinte aussi de la mélancolie de ces deux quinquagénaires qui voient le temps passer et emporter avec lui davantage que les années. Meneuse de revue facétieuse et fragile, Laurent Lafitte confère une belle épaisseur à son personnage. Et Damien Bigourdan, en homme plus assuré que son compagnon, mais néanmoins fragile, forme avec lui une paire très convaincante.
Même en passant par la scène de la biscotte, acmé de la rigolade sur les manières peu viriles de Zaza, le spectacle adapté par Olivier Py tient son chemin de crête. On ne rit pas en 2025 de l’homosexualité comme on le faisait à la fin des années 1960. Et déjà, à l’époque, les commentaires se divisaient entre ceux critiquant la caricature des homosexuels et ceux défendant un spectacle qui visibilisait leur cause. Ici, sans gommer les caractéristiques du personnage joué par Laurent Lafitte, le spectacle en estompe la fragilité pleurnicharde et une sorte de folie inconséquente pour y substituer une détermination à être respecté dans son identité. Quelques allusions à l’actualité – manif pour tous ou bijoux de Rachida Dati – ponctuent par ailleurs un livret revisité dans une économie de paroles – exercice quasi contre nature pour le prolixe Py – qui donne à chaque réplique une belle résonance. Les chansons alternent entre la joie festive du cabaret et la teinte plus grave des turpitudes du couple, et plus largement de cette famille homoparentale dont l’idée relève, vu l’époque où elle fut imaginée, de l’intuition géniale.
Versant juste ce qu’il faut dans la gauloiserie, le spectacle, s’il traîne un peu dans sa dramaturgie, en première partie notamment, mène toutefois un rythme d’enfer. Avec une scénographie à base de tournettes, on passe en un clin d’œil de la façade discrète du cabaret à l’enseigne grésillante à son fastueux escalier de scène, du plateau envahi de danseurs aux coulisses où tous s’affairent fébrilement, du cabaret à l’appartement d’Albin et Georges, d’une immense toile de plage aux allures caribéennes à une scène de rue avec bistrot franchouillard, et, dans une fluidité épatante, la diversité des costumes suivant à l’envi cette course en avant qui conjugue surprises et faste visuels, les parties chantées donnent à Damien Bigourdan l’occasion de faire valoir son impressionnante technique de ténor et à Laurent Lafitte celle d’élargir sa palette d’acteur de nouveaux talents. S’il ne faut pas en surestimer la valeur politique, qu’interroge toujours cette représentation stéréotypée des genres, le spectacle d’Olivier Py a toutefois le mérite de concilier les extrêmes dans un bel équilibre entre le divertissement et l’appel au respect des identités que son intrigue véhicule naturellement. Plus que dans l’innovation esthétique, sa Cage aux folles vaut pour sa maîtrise d’un genre qui prend dans l’immense salle du Châtelet, et à raison de deux représentations quotidiennes de 2h50 – chapeau les artistes et techniciens –, une amplitude remarquable.
Eric Demey – www.sceneweb.fr
La Cage aux folles
Musique et paroles Jerry Herman
Livret Harvey Fierstein, d’après la pièce La Cage aux folles de Jean Poiret
Mise en scène et traduction en français Olivier Py
Direction musicale Christophe Grapperon, Stéphane Petitjean
Avec Laurent Lafitte, Damien Bigourdan, Emeric Payet, Harold Simon, Gilles Vajou, Emeline Bayart, Lara Neumann, Maë-Lingh Nguyen, Edouard Thiébaut, Théophile Alexandre, Axel Alvarez, Pierre-Antoine Brunet, Loïc Consalvo, Greg Gonel, Rémy Kouadio, Alexandre Lacoste, Julien Marie-Anne, Maxime Pannetrat, Geoffroy Poplawski, Lucas Radziejewski, Jérémie Sibethal, Jean-Luc Baron, Jeff Broussoux, Simon Froget-Legendre, Ekaterina Kharlov, Talia Mai, Guillaume Pevée, Marc Saez, Véronick Sévère, Fabrice Todaro, Marianne Viguès, Raphaëlle Arnaud, Simon Draï, Mickaël Gadea, Grégory Juppin, Killian Vialette
Orchestre Les Frivolités Parisiennes
Décors et costumes Pierre-André Weitz
Chorégraphie Ivo Bauchiero
Chorégraphie (claquettes) Aurélien Lehmann
Lumières Bertrand Killy
Sound design Unisson Design
Assistant à la mise en scène Nicolas Guilleminot
Dance Captain et répétiteur chorégraphique Axel Alvarez
Assistant décors Clément Debras
Assistant costumes Mathieu TrapplerProduction Théâtre du Châtelet
En accord avec Les Visiteurs du SoirDurée : 2h50 (entracte compris)
Théâtre du Châtelet, Paris
du 5 décembre 2025 au 10 janvier 2026



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