Sous la houlette de Sébastien Vion, les belles créatures Brenda Mour, Corrine et Patachtouille revisitent avec leur aréopage musical l’univers de l’auteur-compositeur-interprète mort en 2009. Une création aussi sincère que génialement fantasque.
Madame Arthur, Cabaret de poussière, La Bouche, La Barbichette… En quelques années, le paysage parisien des cabarets s’est renouvelé pour créer des spectacles à l’image de la diversité de la communauté LGBTQIA+. À mille lieues de la vision poussiéreuse et ultra-sexiste de certains lieux, toute une palette d’artistes invente et refaçonne le genre, rappelant la plasticité du qualificatif et la diversité de ses formes possibles. À ce mouvement, le champ théâtral, notamment public, n’est pas resté insensible – ainsi que l’atteste la rencontre organisée par l’ONDA (« Le cabaret, un genre à part ? ») ou l’étude publiée par le ministère de la Culture en février dernier. Alors, certes, cela fait plusieurs décennies que des artistes chorégraphiques ou dramatiques puisent dans les codes de la revue ou du music-hall – d’Olivier Py à, plus récemment, Marlène Saldana. Pour autant, voir un spectacle issu d’un cabaret arriver sur une scène parisienne subventionnée telle que le Théâtre du Rond-Point est une chose nettement plus rare. C’est le cas (réjouissant) de Madame Ose Bashung, show qui, depuis sa création en mars 2019, a traversé vents et Covid ; et dont la forme, ici enrichie de vidéos, ainsi que d’un numéro de sangles aériennes exécuté par le circassien Quentin Signori, séduit, sans perdre de sa vitalité originelle – cette question du risque de l’institutionnalisation et de ce qu’elle emporte de possible neutralisation des cultures drag et queer étant un enjeu de taille.
Conçu et mis en scène par Sébastien Vion – Corrine sous son nom de créature –, le spectacle naît dans le giron de Madame Arthur. Ce cabaret historique de Paris, qui a rouvert ses portes en 2015 et propose chaque semaine un show différent – explorant un artiste en version française, de Brigitte Fontaine à Britney Spears –, a alors sacrément le vent en poupe. Réunissant les créatures les plus fameuses du lieu (Corrine, Brenda Mour, Patachtouille, Charly Voodoo), le show Bashung a un atout supplémentaire : la présence de musicien.nes du Rainbow Symphony Orchestra. Le quatuor à cordes (Juliette Belliard, Adrien Legendre, Laurent Lescane, Vladimir Spach) issu de cet orchestre symphonique associatif LGBTQIA+ enrichit avec puissance l’univers musical déployé. Si, depuis 2019, Madame Ose Bashung s’est émancipé du cabaret qui l’a vu naître et a continué ses tournées un peu partout en France, l’esprit du drag innerve avec toujours autant de puissance le spectacle.
Avant que celui-ci ne débute, des images renvoyant à l’univers du western sont projetées sur le rideau de scène. Et c’est une Corrine en tenue mixant résilles, corset et costume de cow-boy qui lance l’ensemble avec gouaille. Présentant les musicien.nes – le quatuor et le guitariste Christophe Rodomisto situés à jardin, le pianiste Cosme McMoon (Delphine Dussaux) à cour –, introduisant ses acolytes – Patachtouille la « Madonna ardéchoise » et Brenda Mour le « double poney » –, Corrine donne immédiatement le ton. Celui d’une création qui va, avec habileté et virtuosité, nous balader dans l’univers d’Alain Bashung, sans oblitérer le sien : un monde de paillettes et de sequins où l’ironie pointe volontiers et où le goût pour l’irrévérence passe autant par les costumes, les blagues graveleuses que les tacles politiques. En quinze morceaux tirés de près de dix albums, le spectacle embrasse trente années de carrière de l’auteur-compositeur-interprète et, du même coup, son incroyable richesse. Ses tubes Madame rêve et Osez Joséphine (tirés de l’album éponyme), La nuit je mens (album Fantaisie militaire) ou encore Vertige de l’amour (album Pizza) côtoient d’autres morceaux plus confidentiels tels que Bombez (album Novice). Si l’équipe d’artistes se saisit de l’ensemble sans dénaturer l’atmosphère originelle de chaque morceau, elle le fait sien, que ce soit par la solidité des arrangements, la virtuosité d’interprétation – et il faut souligner les qualités vocales des trois créatures –, les saynètes accompagnant chaque morceau, ou les adresses au public comme entre elles. Ce faisant, l’on traverse une multiplicité d’atmosphères, mélancoliques ou sombres, fantaisistes ou baroques, le tout soutenu par une création lumières soignée.
Le risque, on l’a dit, aurait pu être que le passage sur une telle scène produise une pasteurisation du propos, et que le côté décapant s’émousse pour ne conserver que le défilé de costumes, perruques et maquillages – tous plus extravagants les uns que les autres. Il n’en est rien, et Brenda Mour, Corrine et Patachtouille – Corrine en tête dans son rôle de meneuse de revue – jouent autant de la connivence avec le public qu’elles le provoquent, en préférant l’univers du drag à celui du travestissement. Ainsi, loin de vouloir coller précisément à l’identification au sexe féminin, le trio (se) fictionnalise et subvertit la binarité de genre. À cet abattage en règle des carcans binaires répond l’explosion de la forme du récital – le spectacle étant truffé de diverses discussions et séquences, comme de tacles adressés à des ministres démissionnaires. Ce faisant, la parodie, l’excès, l’artificialité revendiqués – citons parmi l’ensemble la perruque siglée Louis Vuitton de Patachtouille – suscitent autant le rire qu’elles peuvent agir comme des micro-déstabilisations. Et s’il s’agit bien d’interpréter le répertoire de l’immense artiste Bashung en se jouant des genres, Madame Ose Bashung travaille le trouble en réactivant par petites touches certaines racines politiques du cabaret.
caroline châtelet – www.sceneweb.fr
Madame Ose Bashung
Conception et mise en scène Sébastien Vion (Cie Le Skaï et l’Osier)
Avec Corrine (Sébastien Vion), Brenda Mour (Kova Rea), Patachtouille (Julien Fanthou), Cosme McMoon (Delphine Dussaux) en alternance avec Charly Voodoo (piano), Christophe Rodomisto (guitare), Quentin Signori (sangles aériennes) et le quatuor à cordes du Rainbow Symphony Orchestra : Juliette Belliard (alto), Adrien Legendre (violoncelle), Laurent Lescane (1er violon), Vladimir Spach (2e violon)
Arrangements Damien Chauvin
Régie générale et régie lumière Gilles Richard
Régie son Mustapha Aichouche
Habillage et accessoires Anna Rinzo
Perruques et coiffures Kevin Jacotot
Costumes latex Arthur Avellano
Vidéos Collectif La Garçonnière (Tifenn Ann D, Syr Raillard, Thibaut Rozand)
Bande son d’entrée NicolProduction déléguée « J’aime beaucoup ce que vous faites ! » – Christophe et Jérôme Paris Marty
Avec le soutien de la SPEDIDAMDurée : 1h15
Théâtre du Rond-Point, Paris
du 12 au 28 décembre 2024Le Rive Gauche, Saint-Étienne du Rouvray
le 4 avril 2025
Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !