Au fil d’une succession de saynètes inventives et drôles, Marguerite Bordat et la compagnie La Belle Meunière jouent des limites qui cloisonnent les êtres, les choses et les expériences. Un spectacle réjouissant.
En matière de communication théâtrale, le concept est parfois l’ennemi du bien. Parce qu’il faut se mettre à la place du spectateur. Parce que, voyez-vous, ce spectateur – qui est parfois une spectatrice – est friand de récits tumultueux et de décors hauts en couleur, que cette spectatrice – qui est parfois un spectateur – prend plaisir à s’identifier à des personnages bigger than life pour se retrouver au cœur d’une lutte entre le bien et le mal. Rien ne serait plus fédérateur qu’une vraie bonne histoire. Preuve en est : les séries télé qui règnent au royaume du divertissement grand public s’imposent comme le modèle à suivre. À l’inverse, le concept (au sens philosophique du terme), déployé comme argument de vente sur une brochure de saison théâtrale, laisse parfois pantois. Par exemple, Voyage au bout de l’Inséparé créé par la compagnie La Belle Meunière, dont il sera ici question, est dépeint comme un « spectacle qui se coltine à la philo […], où l’interdépendance devient un matériau théâtral autant qu’un carburant ludique à son déploiement ». Et c’est là que le bât blesse. Parce que rien ne suggère à quel point cette pièce est accessible, drôle et singulière. Rien, en effet, ne laisse deviner à quel point les artistes qui l’ont créée et l’animent nous procurent du plaisir.
Il ne faut pas en vouloir à Marguerite Bordat, à la tête de la troupe, de communiquer ainsi. Cette pièce est inspirée par la pensée de Dominique Quessada qui, en sa qualité de philosophe, forge et manie des concepts. Au fond, celui-ci est assez simple : nous vivons dans un monde où chaque chose est clairement délimitée l’une de l’autre et hiérarchisée. Par exemple : toi / moi, vie intérieure / vie publique, coulisses / scène, français / charabia… Imperméable dualité. Dominique Quessada avance l’idée qu’en faisant tomber ces limites, il se passe « des choses » (intéressantes, drôles, complexes), à l’image de notre monde actuel où tout est interconnecté. Cette idée, qui consiste à brouiller les pistes et à malmener les conventions, Marguerite Bordat s’est mise en tête de la tester dans le milieu du théâtre, au fil d’une quinzaine de cas de figures et autant de saynètes. Un projet qui n’est pas sans évoquer les recherches de Joris Lacoste avec son Encyclopédie de la parole.
En guise d’ouverture, c’est un instant de répétition avec deux acteurs dirigés par un metteur en scène, jusqu’à ce que l’on se rende compte que ce metteur en scène est en réalité un acteur, lequel est dirigé par un metteur en scène, réel celui-là, à moins qu’il ne s’agisse d’un autre acteur, et ainsi de suite – la mise en abîme devient ainsi savoureuse ; ce sont deux techniciens, en coulisses, qui interagissent mollement avec la tragédie grandiloquente qui se joue sur les planches, préférant discuter jardinage et écosystème ; ce sont les pensées divagantes de l’un des membres de la troupe, formulées et diffusées à plein tube dans les enceintes, qui prennent le dessus sur une répétition. Évitons de les dévoiler toutes, à commencer par la dernière – la plus belle, la plus poétique.
Ce qui mérite d’être souligné, c’est justement la volonté de Marguerite Bordat de donner une incarnation concrète à ces idées, de se contenter de la scène comme lieu d’expérimentation, de faire participer, avec les comédiens, les régisseurs son et lumière. Omniprésente, l’autodérision sur le répertoire du théâtre classique que la danse contemporaine désamorce tout narcissisme. On en sort réjoui et étrangement délassé. On espère que cette pièce, qui est manifestement l’un des secrets les mieux gardés des affiches actuelles, trouve le public qu’elle mérite.
Igor Hansen-Løve – www.sceneweb.fr
Voyage au pays de l’Inséparé
Création collective Marguerite Bordat
En collaboration avec les acteur·rices Thomas Mardell, Pascal Rénéric, Valérie Schwarcz, Muriel Valat, et les techniciens Hans Kunze (créateur et régisseur son), Sébian Falk-Lemarchand (créateur et régisseur lumière)
Chorégraphe Satchie Noro
Constructeur, machiniste Richard Penny
Philosophe Dominique Quessada
Régisseur général Morgan Romagny
Collectrice Valérie Schwarcz
Costumières Jeanne Volfer, Séverine YvernaultProduction compagnie La Belle Meunière
Coproduction La Comédie de Saint-Étienne – CDN ; TJP – Centre dramatique national de Strasbourg – Grand Est ; CDN de Tours – Théâtre Olympia
Soutiens Théâtre des 13 vents – CDN Montpellier ; Programme de résidences de la « Villa Saint-Louis Ndar » de l’Institut français du Sénégal ; Le Cube – Studio Théâtre à HérissonLa compagnie La Belle Meunière est conventionnée par le Ministère de la Culture DRAC Auvergne-Rhône-Alpes, le Conseil Régional Auvergne Rhône-Alpes et soutenue par le Conseil Départemental de l’Allier.
Durée : 1h20
Vu en janvier 2026 au Théâtre Olympia, CDN de Tours
Dates de tournée à venir



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