Artiste et cinéaste serbe, Mila Turajlić investit la salle du haut du Théâtre de la Bastille avec un ordinateur, une caméra et un écran pour une immersion passionnante au cœur de l’Histoire. À travers des archives débusquées à Belgrade, elle tisse en direct un chemin dramaturgique pour comprendre ce que ces images du passé ont à nous révéler. Jamais le travail d’archives n’aura été aussi vivant, pertinent et incarné que dans cette enquête qui nous happe et nous mobilise jusqu’au bout.
Elle commence le plus simplement du monde, arrive depuis le public en tenue de ville, se plante face à nous pour nous préciser les yeux dans les yeux ce qu’elle n’est pas : comédienne. L’artiste serbe Mila Turajlić est réalisatrice et accessoirement accro aux archives. Son métier, comme elle le décrit d’emblée, est de faire parler les images. Et c’est ce qu’elle va faire une heure durant dans un passionnant face à face partagé où, nous tournant alors le dos, elle se positionne elle aussi face à l’écran, redoublant notre regard sur les archives qu’elle fera défiler dans une dramaturgie horizontale aussi solide que mouvante, écrite, mais consciente de l’interactivité qui se noue dans le présent de la représentation. Car se positionner dans le même sens que nous, regardant dans la même direction vers l’archive, le passé, l’Histoire, c’est décider délibérément de ne pas se placer en figure d’autorité, détentrice d’un point de vue et d’un savoir qui gravent dans le marbre son analyse. L’archive n’est pas une langue morte, elle est une matière vivante que notre regard réanime. Et notre regard, forcément, est situé, autant que celui de la personne qui les capte. Une caméra filme en direct le visage de Mila Turajlić qui nous est transmis grâce à la moitié droite de l’écran, tandis que, debout devant son ordinateur et son logiciel de VJing, elle témoigne de son enquête, des étapes de sa recherche concrète à l’affut des sources, autant que de son chemin intellectuel pour les comprendre et les remettre dans leur contexte.
L’expérience de décryptage est à la hauteur de la rareté des documents qu’elle nous partage : passionnante de bout en bout. C’est une immersion visuelle éminemment politique doublée d’un argumentaire aussi sensible que brillant au contact des actualités yougoslaves de l’époque de Tito à laquelle nous convie Mila Turajlić dans un geste généreux qui ravive l’Histoire au contact d’aujourd’hui. Et c’est toute la présentation qui est en mouvement. Par son fil conducteur d’abord, le Galeb, navire présidentiel de Tito qui irrigue toute la conduite du montage et nous entraîne jusqu’en Inde et en Afrique, réveillant les fantômes de la colonisation autant que le soulèvement pour s’en libérer. Mais aussi par le principe même de la recherche qui navigue entre fouille archéologique au cœur des bobines filmiques conservées à Belgrade et rencontre avec Stevan Labudović, dernier caméraman vivant qui a documenté la Yougoslavie sous la présidence de Tito, filmé la guerre d’Algérie, l’indépendance du Mozambique ou encore la première conférence du mouvement des non-alignés à Belgrade. Entre scènes présidentielles officielles et liesse populaire, la foule occupe une place de premier ordre dans les images en noir et blanc de ce témoin actif de l’Histoire, ce « soldat de l’image » investi jusqu’à la moelle. Comment constituer un corps collectif politique, la réponse s’observe dans ces fragments vidéo qui nous renvoient à l’usage communicationnel de ces films d’actualité diffusés alors dans les cinémas quand la télévision n’existait pas.
Le déroulé et l’agencement des documents tiennent presque du suspense. Rarement l’Histoire n’a été aussi incarnée. Mila Turajlić a le don, la patience et l’acharnement de débusquer les secrets nichés dans ces bobines en 35 millimètres qu’elle a numérisées avec persévérance et qui nous racontent, depuis un XXe siècle englouti et un pays qui n’existe plus, la Yougoslavie, les tremblements du monde et l’utopie du non-alignement. Mais ce qui émane en filigrane au rythme de ce documentaire morcelé, c’est l’émergence d’un Tiers-Monde sur une scène internationale coupée en deux par la Guerre froide, non pas un Tiers-Monde au sens économique du terme, mais la volonté d’un projet politique alternatif. En cela, le cinéma devient un enjeu fondamental pour ces pays-là car il ne s’agit pas seulement de témoigner, mais de faire son propre récit. Cesser enfin d’être raconté par les autres, mais parler en son nom.
On est médusé devant l’ampleur du travail souterrain que requiert la performance à laquelle nous assistons, on ne perd pas une miette de ces images ni un mot du chemin que trace notre guide. Et la séquence finale, qui confronte images muettes de l’indépendance algérienne et réactions d’Algériens d’aujourd’hui dans le cadre d’ateliers menés par la réalisatrice, fait littéralement parler l’archive à l’aune de leurs propres souvenirs, de leur propre histoire familiale et de leur propre héritage. Dans ce hiatus temporel, se tisse un lien concret, vivant, au présent. Faire parler les archives des non-alignés est une forme scénique performative unique en son genre qui interroge avec une pertinence lumineuse ce qui nous a été transmis. Mais c’est aussi le portrait en creux de Stevan Labudović, filmeur invétéré qui aura consacré sa vie à documenter l’actualité de son temps, à faire trace pour les générations futures et, dans ce geste même, à faire acte de militance.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
Faire parler les archives des non-alignés
Texte, mise en scène et interprétation Mila Turajlić
Direction artistique Barbara MatijevićProduction Par Avion
Production déléguée Théâtre National de Bretagne – Centre dramatique national (Rennes)Durée : 1h
Théâtre de la Bastille, Paris
du 9 au 16 avril 2026Passages Transfestival, Metz
le 27 maiLa rose des vents, Scène nationale, Villeneuve-d’Ascq, dans le cadre du festival Latitudes Contemporaines
les 5 et 6 juin





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