Spectacle intense, écrit et mis en scène par Quim Tarrida et Agnés Mateus, et porté par cette dernière – comédienne carrément magistrale par sa performance et son engagement –, Patatas fritas falsas se donne comme un geste foudroyant par sa clarté et sa lucidité politique.
En janvier 2025, le duo Agnés Mateus et Quim Tarrida présentait pour la première fois à Paris, au Théâtre de la Bastille, Patatas fritas falsas. C’est peu de dire à quel point la reprise un peu plus d’un an plus tard de ce spectacle, par ailleurs en pleines élections municipales, s’avère salutaire. Salutaire, essentielle, implacable, encore plus terrible par son effet de déflagration. Car, depuis sa création au printemps 2022 en Espagne, le propos de Patatas fritas falsas – portant sur la violence politique, le fascisme d’État comme le fascisme ordinaire – n’a de cesse de résonner avec une évidence croissante. Et du trumpisme au génocide à Gaza, en passant par les bombardements israélo-américains au Liban et en Iran, l’hommage de l’Assemblée nationale à un jeune militant fasciste ou par les saluts nazis qui fleurissent de ci, de là, l’escalade fasciste est à l’œuvre en toute décontraction. Nationalement comme internationalement. Ce cœur du fascisme qui bat, encore et toujours – et qui viendra scander de ses sons sourds le spectacle, soutenu par les clignotements de la multitude de luminaires –, les deux artistes l’abordent frontalement. Dans une forme géniale par son adresse intense et directe, son introduction déroutante et son propos d’une clarté politique aussi salutaire que sans fard.
Le duo – régulièrement invité au Théâtre de la Bastille et associé cette année à la structure (tous deux signent notamment l’Écho du monde de cette saison) – déplie son propos en plusieurs parties à partir de, et depuis, l’histoire espagnole. Patatas fritas falsas débute ainsi par l’exposition d’un drapeau – celui du franquisme. Immense, occupant tout le devant de la scène, flottant légèrement au vent, cet étendard est le seul élément visible pendant une quinzaine de minutes. Inhabituelle, certes, mais ô combien signifiante entrée en matière, qui ne se contente pas de nous exposer le drapeau, mais qui nous fait circuler à l’intérieur de celui-ci. Par la création lumières et l’usage de diverses douches, nous en scrutons toutes les faces inquiétantes, observant le blason ou les diverses armoiries. Si, comme il l’est précisé, l’exhibition dans l’espace public de ce drapeau est désormais anticonstitutionnel – l’usage artistique étant légal –, l’objet est pourtant achetable partout. Comme les idées d’extrême droite, finalement.
C’est cette idéologie mortifère, raciste, antisémite, islamophobe, et nous en passons, qu’une séquence suivante expose. Dans un surjeu épileptique volontaire, et avec une réelle puissance de feu, Agnés Mateus s’adresse à nous. Pantalon noir, chemise blanche, l’écume aux lèvres (enragée, littéralement) et jouant un homme (cis-blanc-père de famille), elle vocifère, enchaînant les récriminations sur toute une flopée de sujets. Rompant parfois son rythme effréné, elle s’adresse, tout doucement et au plus près de la rampe de scène, au public, et jure que ce n’est pas elle, qu’elle n’a rien à voir avec ça et ne fait, au final, que ce qu’on lui dit (enfin, son travail). Ce procédé habile démine toute position de surplomb, en mettant en abyme la responsabilité collective dans la montée du fascisme – en ce qu’elle s’adosse à une docilité généralisée. Ce qui pourrait passer pour une critique convenue – imaginez : une salle sociologiquement majoritairement de gauche, regardant une artiste de gauche caricaturer les discours de droite et d’extrême droite – devient un tacle généralisé et volontairement inconfortable.
La responsabilité quant à la fascisation politique actuelle est collective si l’on n’agit pas contre, rappelle Patatas fritas falsas – quel que soit l’endroit de l’échiquier politique où l’on se situe. Cette idéologie persistante en Espagne depuis la mort de Franco et ses résurgences un peu partout à travers le monde, le spectacle va s’employer à les dézinguer méthodiquement dans toute la suite de son propos. Et, de la séquence de ventriloquie où Agnés Mateus converse avec une toute petite (et ridicule) marionnette de Franco au passage en revue d’un nombre incalculable de blasons, armoiries et drapeaux de pays ou de groupuscules néo-fascistes, de l’incursion dans la salle de la comédienne costumée en aigle (symbole franquiste) et soudoyant les spectateur·rices à la « mise à mort » finale d’une machine à laver, Patatas fritas falsas ne lésine sur rien.
L’ensemble est direct et brutal, mais cette violence n’est rien en regard de celle du fascisme, de sa persistance et de sa contamination d’un trop grand nombre de discours et de positions politiques – en France, comme ailleurs. Et le spectacle ne malmène pas gratuitement : la satire, le cynisme et l’intensité agissent comme des électrochocs, permettant de faire résonner avec une acuité folle certaines phrases, telles « La mémoire appartient à celui qui l’écrit, pas à celui qui se souvient », « Les morts en Palestine, on n’en a jamais rien eu à carrer » et « C’est beaucoup plus facile d’être fasciste ». S’incluant eux-mêmes dans les effets dévastateurs de la passivité et de la soumission, les artistes interpellent et nous enjoignent à nous mettre en mouvement, à agir contre. Car si nous y sommes, ou presque, rien n’est pour autant perdu.
caroline châtelet – www.sceneweb.fr
Patatas fritas falsas
Texte et mise en scène Agnés Mateus, Quim Tarrida
Avec Agnés Mateus
Scénographie, son et vidéo Quim Tarrida
Création lumière Quim Tarrida, Laura Morin
Régie générale et régie lumière Laura Morin
Assistanat mise en scène et production Marta Gon
Photographie Quim Tarrida, Lili Marsans
Céramique Anna Benet
Costumes Teresa Melgosa
Traduction et surtitres Marion CousinCoproduction TNC – Teatre Nacional de Catalunya, Centre dramatique national d’Orléans, Théâtre de la Bastille, Antic Teatre (Barcelone), Konvent (Berga), A. Mateus & Q. Tarrida
Soutiens Institut Ramon Llull @IRLull, El Canal – Centre d’arts escèniques (Salt, Gérone)Durée : 1h30
Théâtre de la Bastille, Paris
du 20 au 25 mars 2026







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